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Le Point de Non-Retour

26. March 2016

Départ pour un nouveau tournage de la Nuit de la Glisse dédié à une séquence de vol en wingsuit, une discipline de vol libre où des athlètes sont équipés de combinaisons en forme d’aile.

 

Athlètes : Van MONK – Mathias WYSS

 

Carnet de Voyage – Tournage de la Nuit de la Glisse

Le Point de Non-Retour

 

 

Point de vue de Thierry Donard, Réalisateur des films de la Nuit de la Glisse.

 

Van MONK – (Arnaud) Pilote de wingsuit énigmatique qui tient à garder l'anonymat. Il a ouvert de nombreux vols en Europe et fait très certainement partie des meilleurs pilotes au monde.

Mathias WYSS - Mathias fait partie des précurseurs de cette discipline. Entre sensations fortes et liberté, il se rapproche du rêve de l’homme de voler. Un plongeon des sommets pour lui donner des ailes.

 

La veille du début du tournage :

Nous avons pris le départ à deux voitures depuis les Alpes en direction du massif des Dolomites à l’Est. Malgré des mois de préparation pour cette session de tournage, personne dans l’équipe n’aurais été à même de mettre des mots sur la fébrilité ambiante lors du le trajet. Une question nous préoccupait, Van Monk allait il réaliser mener à bien le défi qu’il s’était lui-même lancé ?

Mon sentiment personnel était que nous venions de démarrer une aventure dont nous ignorions encore l’issue.

Le vol en wingsuit est un sport particulier où l’on catégorise facilement ses athlètes comme peu attachés à la vie, égoïstes et souvent inconscients. Nos athlètes sont pourtant aux antipodes de ces représentations collectives, pour eux la prise de risque est calculée. Mathias et Arnaud, tous deux des sportifs accomplis et reconnus dans leur discipline, sont également des scientifiques dans des domaines distincts et pratiquent la wingsuit comme un hobby. Ils sont à la pointe d’un sport qui grâce à l’évolution constante de son matériel et de sa pratique permet des prouesses de plus en plus incroyables, de repousser des limites qui semblaient immuables il y tout juste 5 ans.

Quand j’ai filmé les premières images de wingsuit en 1996 nous étions aux balbutiements de ce sport. Nous avons suivi son évolution au fil des années avec en tête l’idée de pouvoir voler un jour avec une précision extrême, c’est ce vers quoi nous nous dirigeons avec ce tournage dans les Dolomites.

 

Premier Jour de tournage :

Après 8h de route et une bonne nuit de sommeil, nous nous sommes levé avant l’aube et rapidement démarré le tournage. L’objectif que nous nous nous sommes imposés pour ce premier jour de tournage est déjà très ambitieux mais je n’en ai pris conscience qu’après coup, à ce moment nous étions encore très préoccupés par ce que nous devions faire dans les jours à venir.

Accompagné de notre cameraman Roch Malnuit et de notre photographe Soren Rickards, nous nous sommes placés au sommet d’une arête de 45°, harnachés à une corde destinée à nous maintenir en cas de chute, toutefois cette dernière était suspendue à deux pitons fichés dans la roche qui faisaient plus office d’encrage psychologique que matériel. Sous nos pieds, un vide de 80 mètres, assis sur une petite pointe d’un rocher très friable, je dominais un couloir d’à peine 8 mètres de large incliné à plus de 40° encaissé entre deux murs rocheux.

Après un moment d’attente sur ce pic, Van Monk et Mathias Wyss ont branché leur radio pour nous signaler qu’ils étaient prêts à partir. Nous avions alors 30 secondes pour nous préparer à les voir arriver dans un couloir en contrebas. Après 15 secondes nous avons mis en route nos caméras et avons de suite perçu le bruit que génère les wingsuits fendant les airs lors de leur déplacement, semblable à celui d’un avion à réaction. Dans mon objectif je pointais le sommet du couloir lorsque je les vis arriver lancés à plus de 200 km/h, d’un mouvement de caméra j’ai balayé leur passage puis en l’espace de quelques secondes ils disparurent de mon objectif. Je me suis alors retourné vers Soren, notre émotion fut commune, nous venions de réaliser des images exceptionnelles ! Intérieurement je me dis qu’à ce rythme même si Van Monk décide de ne pas réaliser son projet final nous aurions tout de mêmes suffisamment de matière pour mon film.

 

Ce jour et le suivant furent marqués par d’excellentes conditions météorologiques qui nous auront permis d’arpenter les montagnes dans des lieux où les skieurs et les alpinistes n’ont même pas l’idée de passer et de ramener par la même occasion de nombreuses images de wingsuit depuis le sol qui apportent un témoignage différent des vidéos composées uniquement de caméras embarquées.

 

Troisième Jour de tournage :

Cette journée fut consacrée aux repérages. Les lieux de nos prises de vues étaient difficiles d’accès, mais après avoir passé deux jours à évoluer sur des pics rocheux, marcher chargés de matériel de tournage dans des pentes herbeuses à 40° dominant des précipices semblait étonnamment aisé.  Notre troupe était atypique, composé d’un côté d’une équipe de tournage complète incluant ingénieur du son, opérateurs caméra, photographe et assistant, et de l’autre par nos deux scientifiques pilotes de wingsuit qui prenaient des mesures au laser et calculaient des courbes sur ordinateur afin de définir des trajectoires de vol idéales.

 

Quatrième Jour de tournage :

Journée de tests pour le projet de Van Monk. Les wingsuiters devaient ajuster leurs trajectoires de façon à se constituer une mémoire visuelle pour prendre la direction d’une fente menant à une arche de 40 mètres de long traversant la montagne. La difficulté principale de ce saut résidait dans le fait que le pilote ne disposait que de deux secondes pour aligner sa trajectoire avant de prendre la décision finale d’en sortir ou de s’engouffrer dans la direction de l’arche de pierre.

Mathias avait approuvé les calculs d’Arnaud, il passerait quant à lui juste au-dessus de la montagne et aurait sans doute la vision la plus incroyable de son exploit, celle de le voir disparaitre d’un côté de la montagne et ressurgir de l’autre.

Il est difficile de décrire la tension qui règne quand quelqu’un s’engage vers un point de non-retour. Il y a très peu de sportifs en qui j’aurais placé ma confiance pour un tel projet, Arnaud est l’un d’eux. Alors que cette pression n’avait de cesse de monter la météo devenait quant à elle de plus en plus imprévisible.

 

3 jours d’attente…

3 jours à vivre ensemble l’estomac noué sans que jamais personne n’exprime d’avis négatif ni ne réfléchisse à l’éventualité que cela ne marche pas.

Dernier Jour de tournage :

Dernier jour d’immobilisation pour l’équipe, dernière tentative possible.

A ce moment-là personne ne pouvait dire si Van Monk allait oui ou non prendre la décision de faire ce virage qui l’emmènerait vers ce trou noir. Pourquoi ? Parce qu’il n’a aucun sponsor et qu’il désire rester anonyme et donc ce projet il le fait pour lui uniquement, pour les sensations qu’il pourra éprouver. Combien de personnes seraient prêtes à mettre leur vie en jeu sur une trajectoire qu’elles auraient elle-même calculée scientifiquement et sur ses capacités physiques, techniques et mentales ?

J’avais déjà placé mes cinq caméras lorsqu’au dernier moment j’ai décidé de prendre une corde et de descendre dans cette cavité rocheuse pour y placer ma propre caméra, mon axe de prise de vue. Jusqu’à présent j’avais refusé d’y mettre les pieds, sans que je me l’explique d’ailleurs, peut être avais-je pensé que ce projet ne se réaliserait pas. A ce moment-là toutefois, je savais qu’on allait le faire, Arnaud lui-même m’avait dit à l’issue de sa dernière trajectoire de test qu’il aurait très bien pu le faire. J’ai donc accepté la situation et ai décidé d’en être le témoin principal. Je me tenais debout sur un promontoire, chaque pas était dangereux, le tunnel était un véritable gruyère, de la neige était posée sur des ponts rocheux extrêmement fragiles et dominant des trous donnant sur la falaise. Mon angle de vision lui était incroyable.

 

Le top départ a été donné, ils sont en vol. Dans 25 secondes ils seront là et plus rien ne pourra arrêter Arnaud, en tout cas je l’espère… Et puis ce fut l’image la plus forte que j’ai réalisée dans ma vie. Tout le temps et l’investissement que j’avais donné dans la wingsuit se concrétisait là avec l’art parfait de la trajectoire de vol. Cela n’a duré qu’un peu plus d’une seconde mais dans mon esprit cela a duré une éternité, j’ai vu chaque instant du vol comme une image au ralenti. J’avais l’impression de voir passer un oiseau qui contrôle parfaitement son vol. Arnaud n’a pas simplement franchi un trou dans une falaise, il a traversé une montagne !

Il était tellement heureux après son premier vol qu’il a décidé d’en faire un second, à nouveau parfaitement exécuté. Face à son aisance, ce jour-là je me suis surpris à penser qu’il aurait pu le faire dix fois sans que rien n’arrive. Nous étions plus que satisfait de nos images et c’est sur cet exploit incroyable que notre périple dans les Dolomites s’est achevé.

 

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